le mardi 18 août 2026
Entreprendre collaborativement. La BD à l'ère d'Internet
WOOO CE TITRE.
Sur Instagram on dirait que j'ai bien hook. Vous avez vu ce titre passer dans votre fil et vous vous êtes dit "ok ça c'est un article que j'aimerais bien lire".
He bien allons y alors.
(il y a un TL;DR à la fin de la page pour celles et ceux qui ont la flemme)
Entreprendre
Je ne suis pas économiste, je ne vais pas prétendre être capable de savoir ce qui est "le mieux" comme système pour la société. Je constate par contre que depuis des années, une seule facette de l'entreprise est mise en avant : faire fructifier du capital. Beaucoup si possible.
Les entreprises qui se contentent de permettre à leurs associé‧es et salarié‧es de vivre correctement en vendant leur travail attireront sans doute beaucoup moins les regards.
Quel pourrait être le but d'une entreprise pourtant ? Et pour se concentrer sur un sujet beaucoup plus spécifique, quel pourrait être le but d'une structure d'édition à l'ére d'Internet ?
Un éditeur est une structure qui produit, promeut et distribue des oeuvres de l'esprit imprimées (ou leur équivalent numérique et audio). (des livres quoi, mais depuis que je dois payer la TVA je suis pointilleux sur la définition). Pour cela il faut un certain nombre de personnes, qui doivent manger et se loger , ainsi que quelques outils qui ont un coût. Si la structure en question permet ça, on peut considérer que l'entreprise a réussit.
Que les gens qui la dirigent ou ont fourni l'investissement initial s'enrichissent est totalement accessoire.
Production & Distribution
Avec Internet, les coûts de production et distribution se sont drastiquement effondrés. Plus besoin d'imprimer un livre physique (1€ à 2€ par livre) ni de l'envoyer en camion en travers le pays. Faire un site web pour distribuer un livre aupres de 100 000 personne, c'est moins de 10€ par mois de matériel, auxquels vous aurez rajouté environ 500€ par mois, ou 6000€ par an, pour payer un‧e dev qui s'occupera mettre en place et maintenir tout ça.
Mais on est du coup passé beaucoup trop vite sur le coût principal d'un livre : les personnes qui le font.
J'ai déja détaillé dans un précédent article le prix que je pense il faudrait payer une autrice ou un auteur de bd pour son travail.
L'un dans l'autre, toujours en prenant des chiffres à grosse maille pour alimenter la réflexion, j'avais estimé que il fallait à minima qu'un auteur recoive 3000€ par mois pour son travail.
On peut ramener ça à des unités standards de bd pour avoir un ordre de grandeur
Note : Dans un premier temps je considére uniquement le dessin, dans un style propre à internet, plutôt efficace et rapide. Cela ne s'appliquerait sans doute pas pour un travail plus abouti destiné à des impressions papier grand Format et il faut aussi rajouter le travail d'écriture / story board qui précède ces tâches
| Tâche | Temps ( ordre de grandeur ) | Coût |
|---|---|---|
| 1 page | 1 journée | 150€ ( 3000/20) |
| 1 épisode | 1 semaine | 750€ ( 3000/4) |
| 1 histoire complète | 1 an | 36000€ ( 3000*12) |
Essayons d'évaluer le coût de l'écriture en amont. Les gens à qui j'ai demandé un scénario de bd autour de moi évaluait le travail à environ 6000€. 1/6 du cout de la réalisation de la bd donc ( Ce qui veut dire aussi que dans mon hypothèse, un auteur de bd passerait environ 2 mois à reflechir sur un scenario qu'il mettrait ensuite 10 mois à réaliser. Grosso modo.)
Ramené à notre table dans laquelle on va rajouter 1/6 partout, ça donne :
| Tâche | Temps ( ordre de grandeur ) | Coût |
|---|---|---|
| 1 page | 1 journée | 175€ |
| 1 épisode | 1 semaine | 875€ |
| 1 histoire complète | 1 an | 42000€ |
Evidemment, ça fait mal de ramener un acte créatif à une question de coût aussi triviale et bassement terre à terre. De plus, ces chiffres peuvent grandement varier d'une autrice à l'autre.
Mais à force de porter l'art aux nues en lui prétant des vertues supérieures à celle du simple divertissement, on a occulté un point important : quand vous lisez un épisode de bd sur internet, il faudra que l'auteurice qui l'a réalisé touche AU MOINS 875€ pour continuer.
L'outil de production
Il faut rajouter à ceci les coûts des outils et fonctions supports, qui sont encore nécessaires même dans le cadre d'internet ( realisation du site web, communication et animation des réseaux sociaux ). Fonctions supports qui n'ont pas vocation à s'enrichir et outils qui n'ont pas pour but de produire de l'argent.
Pourquoi les fonctions supports ? Parce que même si une autrice très punk et très douée pourrait s'occuper elle même de son site web et de sa comm sur les réseau sociaux, ce n'est pas du travail de dessin et ça a un coût; environ 2 vingtieme du reste ( 2 jour par mois, ~1h par jour, 2 salarié‧e à temps plein par mois pour 20 personnes), plus des dépenses d'outils informatiques.
Dans un précédent article, toujours le même, j'estimai les dépenses à environ 10 000€ par mois pour distribuer le travail d'une vingtaines de personnes, soit 500€ par personne, et donc, si on reprend nos 3000€ par mois, un nouveau sizième à rajouter.
| Tâche | Temps ( ordre de grandeur ) | Coût |
|---|---|---|
| 1 page | 1 journée | 200€ |
| 1 épisode | 1 semaine | 1000€ |
| 1 histoire complète | 1 an | 48000€ |
Je vais de nouveau répéter les avertissements, nécessaires, il s'agit d'évaluations très rudimentaires dont le but principal est dire aux lecteurs et lectrices : quand vous avez lu un épisode de bd sur internet, il faut que 1000€ ait été payé au minimum au total pour en assurer la pérennité
Si vous êtes 12000 à lire une bd il faut que chacun paye 1€ un €uro chaque trimestre pour que l'aventure continue.
Je le remet en gras et en majuscules.
POUR QU'UN‧E ARTISTE LU‧E PAR 12000 PERSONNES SUR INTERNET PUBLIE UNE BD REGULIEREMENT IL SUFFIRAIT QUE CHAQUE LECTEUR, CHAQUE LECTRICE PAYE 1€ PAR TRIMESTRE
Soit je me suis trompé dans mes calculs, soit le système actuel, où l'on a renoncé à payer pour à la place être noyé sous la pub et la contenu médiocre, est ridicule.
Certes mais depuis les début de la presse ça à toujours fonctionné comme ça.
Hélas, il est vrai que depuis le début, le but des média n'est pas de vendre ce qu'ils produisent mais bien le temps d'attention des gens qui les consomment.
La presse survit principalement grâce aux subventions et aux annonceurs, la télévision est soit payée par le service publique soit par la publicité.
Ou du moins c'est ce que les gens cyniques aiment a me dire. Et j'aime pas trop les cyniques parce que c'est juste une bonne manière de dire qu'on va faire aucun effort pour corriger une mauvaise situation.
Mutualisation
Cependant, il y a un probleme que l'on ne peut pas nier : si certains auteurs ou certaines autrices pourraient prétendre trouver 12000 personnes prêtes à payer 4€ par an pour les aider à continuer, et même plus, cela ne va largement pas être le cas pour la majorité des artistes.
C'est là où l'éditeur trouve une partie de son interêt : la mutualisation du risque.
Top 3
Le raisonnement ci dessus nous a amené à dire, bien naïvement, que "pour un‧e artiste qui a 12000 lecteurices, il suffirait que chacun donne 1€ par trimestre pour qu'il puisse publier une web serie sur Internet". Et le raisonnement serait le même pour 20 artistes (taille de la structure pour laquelle on mutualise les MOYENS DE PRODUCTIONS).
Mais on sait très bien que tous les projets ne fonctionnent pas pareil et qu'en pratique, le nombre de lecteurices pour chaque auteurice, si on les classe par ordre de nombre de lecteurs, ressemblera à ça :

- la personne avec le plus de lecteurices en a 12000
- la 2ème en a 10000
- la 3eme en a 8500 ...
- la 20ème à 500 lecteurices
Pour illustrer mon idée, j'ai fait l'hypothèse que chaque rang a 15% de lecteurices de moins que le précédent ( et j'ai arrondi les chiffres). Ca donne des chiffres comme ça environ (note : j'ai pris ces valeurs pour que la 20ème personne ait environ 500 lecteurices et la 1ère 12000 ):
| rang | #lecteurices |
|---|---|
| 1 | 12000 |
| 2 | 10200 |
| 3 | 8700 |
| 4 | 7400 |
| … | … |
| 18 | 760 |
| 19 | 640 |
| 20 | 550 |
Et dans ce cas, la somme des lecteurices ( qu'ils se recoupent ou pas entre auteurices, ca ne change rien à notre raisonnement pour l'instant ) est d'environ 77 000 et la moyenne par auteur de 3900.
C'est donc en dessous de ce qu'il faudrait pour faire vivre nos 20 (+2 ) personnes.
Si vous avez encore quelques notions de math, vous aurez reconnu une suite géométrique ( de raison q=0,85) et déduit que la moyenne de lecteurice par autrice dans mon cas, sous forme de formule excel, est
m = max(auteurs)*(1-POW(0,85;20+1))/(1-0,85)
D'où l'ont peut déduire si on a envie que pour que chaque auteur ait en moyenne 12 000 lecteurices motivées il faut que le premier en ait environ 3,1 fois plus que la moyenne, soit 37000 a peu pres. Puis 31600 pour la deuxième, 27000 pour la 3ème etc. Et 1700 pour le dernier, soit environ 22 fois moins.
Dans les hypotheses que j'ai posé, le projet qui convainc le moins de personne en convainc 22 fois mois que le projet qui en convainc le plus et 5 auteurices représentent 50% du revenu.
( note en passant : mes ordres de grandeurs ne sont pas du tout loin de ce qu'on pourrait observer. Sur une vingtaine de projets, ce qui ont le plus de ventes en feront environ 12 000 et ceux qui en font le moins environ 500, soit un ratio de 24)
Même si j'adorerais que ce ne soit pas un sujet, on ne peut malheureusement pas écarter ce problème : dans une structure qui se voudrait collaborative, comment distribuer de manière juste les revenus entre les gens quand une personne en génère 20 fois plus que les autres ?
Manger et vivre
Repartons de nos principes et chiffre précedents. 1/6eme des revenus de chaque auteur sert à la structure commune ( serveurs, salarié‧es supports, …).
Chaque auteur récupère donc 5/6 ( 83% ) de ce qu'il génère en revenu ( désolé pour les gros mots mais encore une fois, on ne vit pas de reconnaissance );
On est parti du principe que chaque lecteurice est pret‧e à payer 1€ par trimestre, 4€ par an (ou que 1/12ème des gens payent 4€ par mois, peu importe pour l'instant).
On a dit que pour que chacun ait en moyenne 12000 lecteurs (par an), le premier doit en avoir 37000 ( par an. 3000 par mois). Multiplié par notre 1€ par trimestre ca fait environ 148000€ par an pour le premier, ou encore 9900€ par mois une fois l'ursaff payé. C'est beaucoup.
Quand au projet avec le moins de succées, il recupère 6800€ par an. Pas du tout de quoi vivre
Evidemment, chacun et chacune pourrait donner tout le surplus au dela des 3000€ nécessaires, mais même si ca parait équitable, ca ne sera probablement pas juste.
Une solution, celle que j'envisage, est de prélever une contribution sur tout ce qui est au dessus des 3000€ minimum estimée comme nécessaire pour vivre décemment de son travail puis de redistribuer entre tout le monde. Prenons un taux de 40% par exemple :
Le 1er projet a généré environ 12500€ par mois, le deuxième environ 10500. LE vingtieme n'a "généré" que 600€
On retire les 3000€ de base de vie pour le premier et le deuxième, ainsi que tous les projets qui génèrent plus de 3000€. J'ai fait le calcul ca fait un total de 36000€ de surplus tous les mois ( principalement portés par les 5 premiers projets). On applique les 40% de redistribution pour arriver à environ 15000€ redistribué entre 20 auteurices, soit 750€.
Le 1er projet a généré 12400€. En pratique il recupère :
3000 + (12400-3000) * (1- 0,4) + 750 = 3000 + 5640 + 750 = 9390€
quand au projet le plus risqué, alors qu'il n'aurait du récupérer que 565€, il récupère environ 1300€ après répartition. Pas la panacée mais un moyen d'absorber quelques risques et échecs.
Je vous met le tableau précis, avec un seuil de base de 3000€ et un redistribution de 40%, avec une colonne qui montre le taux effectif.

Lire : "pour le projet ayant le plus de lecteurices, 12400€ générés deviennent 9370€ après redistribution"
Justice et équité
Evidemment, c'est injuste. Alors qu'il rencontre un succées incroyable, le projet le plus lu (en imaginant une répartition équitable des lecteurices prêtes à payer entre auteurice) reverse 25% de ses sous à tous les autres projets qui ont eu moins de succés que lui, sans doute PARCE QU'ILS TRAVAILLENT PAS ASSEZ ET SONT NULS. Mais :
- Ca laisse encore 6370€ au dessus des 3000€ nécessaires pour vivre mieux que la moitié de la population française. 3 fois le salaire médian.
- Il est risqué de se contenter de projets qui ne rencontrent que des francs succées. Si personne n'ose prendre de risques de peur de ne pas manger cette année, ce qui conduit à la mort, on finit avec des projets formatés.
- Comme être en bonne santé, avoir du succées à un moment de sa vie n'est que temporaire pour la pluspart d'entre nous. Mettre en place un système qui lisse ça est bien pour tout le monde.
- C'est quand meme meilleur ambiance quand votre entourage ne risque pas de mourir de faim chaque mois.
Faites moi confiance pour le 4.
Un mot sur les chiffres, qui fera office de tl;dr en conclusion
Cette page est pleine de chiffres, qui semblent sorties de nulle part en plus. J'aurais pu faire une analyse plus rigoureuse avec des formules analytiques précises mais ca aurait été très pénible à lire.
Ce que j'aimerais retenir ce sont les 2 points suivants :
- Les sommes qu'il faudrait voir les lecteurs et lectrices payer par mois pour faire vivre leurs artistes sont basses. On parle de 20000 personnes qui accepterait de payer 4€ par mois pour faire vivre un collectif de 20 auteurices. Ou 5000 pour 5 auteurices. Oui, 1000 personnes par auteurice quoi. Et oui, je sais, jamais aucun de ces projets n'a fonctionné pourtant. Je ne sais pas pourquoi.
- Comme certains projets rencontrent plus de succes que d'autres, il faut envisager une redistribution au dela d'un certain seuil pour préserver la prise de risque. Le pourcentage de cette redistribution est assez élevé, de l'ordre de 40% mais il se fait uniquement sur les sommes qui dépassent le "minimum par mois."
Mes chiffres sont tous discutables. Ce qui m'importait c'était de soulever les questions pour ce genre de projet. Les réponses viendront en expérimentant
par bob
le mardi 25 août 2026
J'aime bien ces réflexions. Je dirais que le sujet finirait surement sur comment garder le top auteur(e) de ne pas aller chez le groupe concurrent qui n'applique pas ce système de rétribution ?